Niponika Bulogula

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Kotobalades avec Béni-le-rouge, un petit vélo qui parle avec les êtres inanimés / よろずのものものとblabla(おしゃべり)できる紅色でbéni(祝福された)な自転車ベニとのぶらぶら旅

24 Jun 2022

Carnet de voyage virtuel de Béni-le-rouge dans l’Étroit sentier du Nord, 24 juin 1689

Auteur : Béni-le-rouge

早苗とる 手もとや昔 しのぶ摺

La météo annonçant 36 °C pour demain, la sortie planifiée par Geopottering a été annulée. Quelques vélos du groupe vont aller contempler les lucioles comme prévu en fin de journée, mais la longue randonnée n’aura malheureusement pas lieu. Les vélos ne sentent ni la chaleur ni le froid (ou très peu), mais les humains, eux, sont de faibles créatures fragiles et très sensibles aux variations de la température.

Entretemps, la longue ballade virtuelle dans l’Étroit sentier du Nord (奥の細道) se poursuit, beau temps mauvais temps, et j’ai eu l’idée de rédiger mon propre carnet de voyage pour le partager avec les autres vélos qui lisent ce blog.

L’Étroit sentier du Nord n’est pas une traduction courante de Oku no hosomichi, littéralement « l’étroit chemin du fond »), mais plutôt ma version personnelle, qui vaut ce qu’elle vaut (je suis un simple vélo, pas un traducteur), du titre de ce célèbre travelogue écrit par le poète Matsuo Bashō.

Actuellement à 111,2 km de la ligne de départ (Barrière de Shirakawa), je viens tout juste de dépasser, au Kilomètre 107, la pierre appelée shinobu mojizuri ishi (しのぶもぢ摺り石), qui fait partie des lieux à visiter le long du parcours virtuel.

La Grande Maîtresse du Jeu, Salīna, nous explique ce qu’est cette pierre :

La pierre se trouve au temple Mochizuri Kannon Fumon’in (文知摺観音・普門院), à côté du homard sur la carte. Les joueurs peuvent le visiter avec la fonction Google Street intégrée au jeu.

Il s’agit d’une pierre sur laquelle on appliquait autrefois de la teinture de fougère (草の汁), plus précisément Davallia mariesii, pour y déposer ensuite le tissu à teindre en lui imprégnant des motifs verts désordonnés (ceux de la surface de la pierre).

Cette pierre est un utamakura (歌枕) qui remonte à Minamoto no Tōru (822-895), poète de l’époque Heian. Le célèbre poème en question est celui-ci :

みちのくのしのぶもぢずり誰ゆへにみだれんとおもふ我ならなくに

Le sens est expliqué comme suit en japonais contemporain.

陸奥で織られる「しのぶもじずり」の摺り衣の模様のように、乱れる私の心。いったい誰のせいでしょう。私のせいではないのに(あなたのせいですよ)。

Le poète reproche ainsi à sa bien-aimée de lui avoir brisé le cœur, et dit à peu près ceci (traduction non littérale) :

J’ai le cœur troublé comme les motifs désordonnés de ces vêtements « shinobumojizuri » tissés dans le Michinoku (ancienne appellation des régions du nord du Japon). À qui la faute ? En tout cas ce n’est pas la mienne…

Or, il se trouve que Bashō connaît bien ses classiques, évidemment.

Dans son carnet de voyage, il écrit ce qui suit.

あくれば、しのぶもぢ摺の石を尋て忍ぶのさとに行。遥山陰の小里に石半土に埋てあり。里の童部の来りて教ける。昔は此山の上に侍しを往来の人の麦草をあらして此石を試侍をにくみて此谷につき落せば、石の面下ざまにふしたりと云。さもあるべき事にや。

Explication

En gros, cette page du carnet de voyage de Bashō dit qu’il part à la recherche de la fameuse pierre et la trouve, à moitié enfouie, dans le sol d’un hameau reculé de Shinobu, à l’ombre d’une montagne. Des enfants du village arrivent alors et lui expliquent qu’autrefois la pierre se trouvait au sommet de la montagne, mais que les gens qui y montaient pour aller frotter leurs pièces de tissu sur la pierre (imbibée de la teinture de fougères) se sont mis également à couper l’orge dans les champs pour la frotter contre la pierre (selon une des sources consultées pour essayer de comprendre ce haïku, ces gens frottaient l’orge contre la pierre dans l’espoir d’y faire apparaître l’image d’un être cher regretté). Exaspérés, les habitants de la montagne ont finalement poussé la pierre dans la vallée, où elle a terminé sa course à l’envers. Bashō trouve l’explication des enfants vraisemblable, mais, en même temps, s’en indigne avec émotion.

Ce sont les jeunes repiqueuses des pousses de riz, dans la rizière, qui lui fournissent l’occasion d’exprimer son sentiment, Bashō faisant un parallèle entre le mouvement des mains qui imprègnent les motifs de teinture, et celui des mains qui, devant ses yeux, saisissent habilement les jeunes plants pour les repiquer.

早苗とる 手もとや昔 しのぶ摺

Sanae toru

temoto ya mukashi

shinobuzuri

Tentative de traduction par Béni-le-rouge en format 5-7-5 :

Ces mains qui saisissent

les pousses, autrefois frottaient

fougères sur la pierre

Pour apprécier le poème (celui de Bashō, pas le mien !), il faut savoir que shinobu, en tant que verbe, peut être

忍ぶ → souffrir en silence, sans se plaindre (comme Minamoto no Tōru au cœur brisé)

ou

偲ぶ → avoir la nostalgie de quelque chose (comme Bashō après avoir entendu l’explication des enfants)

On peut donc dire que Bashō fait, comme qui dirait, d’une pierre deux… 句.



Quelques sources consultées pour décortiquer ce haïku

https://www.koten.net/oku/yaku/14/

https://www.minyu-net.com/serial/hosomichi/FM20191104-430278.php

https://www2.yamanashi-ken.ac.jp/~itoyo/basho/okunohosomichi/okuno10.htm#ku



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